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Continuit� humain-animal : prises de position de deux mouvements
 

Continuit� humain-animal : prises de position de deux mouvements, leurs suppositions et contradictions.

Barbara Noske

Cet article s�int�resse aux repr�sentations, images et traitements des animaux au sein de deux mouvements: d�une part, du mouvement de lib�ration, de bien-�tre et du droit des animaux (les pro-animaux) et, d�autre part, du mouvement des verts et �cologistes radicaux. Il s�agira plus pr�cis�ment ici d�explorer leur prises de position vis � vis de la continuit� naturelle existant entre animaux et humains.

La d�nomination de chaque mouvement nous importe peu, chaque d�finition portant en elle une forme de g�n�ralisation assez in�vitable puisque certaines personnes, parmi elles des �co f�ministes (Warren 1994), se d�finissent elles-m�mes comme des d�fenseurs des animaux tout autant que de fervents �cologistes.

Le r�ductionnisme individualiste

Les membres du mouvement pour la protection des animaux tendent � se focaliser sur les animaux comme des �tres sensibles et ont des id�es tr�s arr�t�es sur le comportement �thique que nous devrions adopter � leur �gard. Pour eux, une nature qui a �volu� de mani�re individuelle et sensible est une nature qui peut �prouver de la douleur, du plaisir et de la peur (Singer 1990).

Puisque beaucoup de ces d�fenseurs des animaux sont des citadins (Francione 1996, Montgomery 2000), les animaux qu�ils sont amen�s � rencontrer sont ceux que nous avons incorpor�s � nos lieux de travail et de vie : ceux des aires de production d�animaux telles les fermes-usines, ceux utilis�s comme mat�riel organique dans les laboratoires et ceux que nous consid�rons comme des animaux de compagnie. En clair, ces citadins rencontrent des animaux soit domestiqu�s, soit qui ont �t� cr��s pour vivre (et mourir) dans des structures construites par des hommes (Sabloff 2001). Ceci �tant dit, les d�fenseurs des animaux s�int�ressent �galement aux animaux chass�s et cela concerne les animaux sauvages plut�t que domestiques (la chasse sportive existant de longue date, sp�cialement en Am�rique du nord (Cartmill 1993, Flynn 2002)).

Le mouvement pro-animal s�int�resse aux racines de la sensibilit� prenant en compte la continuit� qui existe entre la condition humaine et animale. La sensibilit� humaine porte en elle une signification �thique et c�est par elle que nous condamnons l�oppression, la torture et les g�nocides. La continuit� humains-animaux implique la reconnaissance que beaucoup d�animaux ont des corps et des syst�mes nerveux semblables aux n�tres. Ainsi, si le bien-�tre est une notion importante pour les humains, il doit en �tre de m�me pour les animaux. Non seulement les animaux ont des corps qui fonctionnent comme les n�tres et leur subjectivit� (leur esprit et leur vie �motionnelle) ressemble �galement � la n�tre. Comme nous, les animaux sont, comme le souligne Tom Regan, des �sujets de vie� (1983). Ces similarit�s humains/animaux appellent � un �gal comportement �thique : notre comportement vis-�-vis des animaux ne peut pas �tre radicalement diff�rent de celui que nous pouvons avoir vis-�-vis des humains.

Beaucoup de pro-animaux sont presque indiff�rents � d�autres natures que la nature animale. Des formes de vie suppos�ment non-sensibles telles les plantes et les arbres ne sont g�n�ralement pas prises en consid�ration  ainsi d�ailleurs que des formes ou groupes de formes de vie inorganiques comme les roches, les rivi�res ou les �cosyst�mes. En elles-m�mes ces formes de vie ne sont pas sensibles et individuellement elles ne peuvent souffrir : le mouvement pro-animal s�en d�sint�resse-t-il le plus souvent (Hay 2002).

Le mouvement de d�fense des animaux est tr�s critique vis-�-vis de la notion traditionnelle d� � animal machine � et s�affirme comme �tant le plus important groupe de pression au niveau mondial � condamner l��levage intensif. En revanche, nous n�entendons pas leur voix quand ce m�me mal est fait aux plantes (Dunayer 2001). Le concept de  � plante machine � et l��levage intensif de v�g�taux ne provoquent pas, en effet, le m�me mouvement d�indignation... Ainsi, la critique de l�objectivation et de l�exploitation reste ind�fectiblement li�e � la notion pr�c�demment discut�e de sensibilit�. L�objectivation du reste de la nature �comme par exemple la manipulation g�n�tique- est largement soit ignor�e, soit d�ni�e.

Se focalisant sur les �tres sensibles, les d�fenseurs des animaux font abstraction de l�environnement dans lequel ces �tres �voluent. On rencontre parfois une certaine g�ne parmi eux � propos des carnivores : comme si des animaux d�vorant d�autres animaux est une chose qui ne devrait id�alement pas exister. Des personnes s�int�ressant aux droits des animaux et ou en faisant partie me disent que, si cela �tait possible, ils aimeraient faire dispara�tre de telles relations proie-pr�dateur ou au moins d�extraire (pour ne pas dire lib�rer ou sauver) la proie de cette �quation mortelle.

Un autre exemple du refus d�accepter comme une n�cessit� zoologique le fait que des animaux se nourrissent de viande est la tendance qu�ont les v�g�tariens/vegan d�fenseurs des animaux de transformer leurs compagnons carnivores � quatre pattes en v�g�tariens en les nourrissant exclusivement de produits d�origine v�g�tale souvent additionn�s de compl�ments alimentaires. La nourriture standard des animaux de compagnie d�Am�rique du Nord prend la forme le plus souvent de sachets ou de bo�tes de conserves contrairement aux Europ�ens qui leur pr�f�rent la nourriture fra�che -voire bio- que l�on peut facilement se procurer chez le boucher du coin. Alors que beaucoup de ces personnes reconnaissent que le corps de leur petit compagnon n�est peut-�tre pas fait pour �tre v�g�tarien, cela ne leur pose apparemment aucun probl�me de rendre la sant� de leur animal d�pendante de suppl�ments alimentaires issus de l�industrie. Malgr� eux, ces gens transforment leurs animaux en un double d�eux-m�mes, consommateurs modernes de produits manufactur�s de l��re industrielle. Les vies animales sont humanis�es et colonis�es : leur ali�nation est ainsi port�e � un autre extr�me. S�agit-il de prot�ger les animaux de compagnie d�une nourriture non-�thique ou bien d�imposer une �thique humaine � l�animal? Incidemment, la plupart des aliments manufactur�s � base de produits v�g�taux  s�av�rent �tre des produits de quasi rebut provenant de monocultures de l�agriculture conventionnelle pour lesquelles l�habitat de nombreux animaux est d�truit, �ces produits �tant commercialis�s par les m�mes complexes agro-industriels qui mettent sur le march� les nourritures standard pour animaux de compagnie (Noske 1997).

Beaucoup de d�fenseurs des animaux semblent avoir des probl�mes � accepter que le monde naturel soit un syst�me d�interd�pendances o� tout a sa place et sa fonction. Les �tres vivants ont mis longtemps � construire ces relations entre eux-m�mes et vis � vis de leur environnement. La nature est une communaut� o� toute chose vivante vit aux d�pends de quelque chose d�autre. La nourriture, m�me vegan, n�est-elle pas le produit mort d�une nature qui fut autrefois vivante? Dans le royaume zoologique cela veut dire qu�un r�gime � base de plantes ou � base de viande ont leur propres raisons d��tre : la pr�dation n�est ni une anomalie quantitativement n�gligeable ni une d�ficience �thique de l��cosyst�me (Plumwood 1999).

Au risque de g�n�raliser, je vois un manque d�attention vis � vis de l�environnement ainsi qu�une critique environnementale dans le discours des d�fenseurs des animaux. L�urbanisation, l�optimisme technologique et la survalorisation de l�espace citadin (Lemaire 2002) sont tenus pour acquis. J�ai rencontr� des militants pour les droits des animaux -de ceux qui vivent dans d�immenses blocs d�immeubles de villes nord am�ricaines- qui se sentaient investis de la mission de convaincre le peuple Inuit du grand nord de migrer vers le sud : abandonnant leurs terres gel�es o� vivaient leurs anc�tres depuis des g�n�rations, ils pensaient que ces peuplades pourraient ainsi se cr�er un mode de vie plus �thique vis-�-vis des animaux et devenir v�g�tariens (chose qu�ils ne peuvent se permettre dans leur environnement actuel)...

Je me suis �galement rendue dans des refuges pour animaux, de ceux dirig�s selon le principe qu�on ne confie pas d�animaux � des personnes poss�dant un jardin de peur que, si ces animaux s��chappaient, ils puissent se faire tuer en traversant la route. Mais �tre enferm� entre quatre murs est sans doute une vie moins enviable qu�une mort accidentelle sous les roues d�un camion...

Beaucoup de d�fenseurs des animaux �voluent dans un monde o� la technique tient la premi�re place, o� l��tre humain domine et pense que cela est un d�. Par exemple, l�h�g�monie de la voiture dans le monde moderne ne fait pas partie de leurs pr�occupations. Quoi que repr�sente la voiture, ce mode de transport priv� est cause de nombreux d�c�s d�animaux. Selon Wildecare, association pour la r�introduction de la faune sauvage � Toronto, la plupart des bless�s ou des orphelins animaux que l�on leur am�ne sont des victimes de la route et non victimes de pr�dateurs. Tandis que les voitures g�n�rent de nombreuses morts et blessures, la construction de nouvelles infrastructures pour un trafic en constante augmentation cause de mani�re indirecte de plus en plus de dommages � la faune (d�c�s d�individus voire disparition de certaines populations) par la d�t�rioration ou destruction de leur habitat naturel. Nombreux sont les protecteurs des animaux qui n�ont pas conscience des violences qu�impliquent le b�tonnage d�une partie d�un paysage ou la construction d�une route. Nous ne voyons pas beaucoup de traces de sang mais ces entreprises d�ciment des populations enti�res d�animaux et de plantes (Livingston 1994).

En r�sum�, le mouvement pour la protection animale tend � consid�rer l�animal comme s�il �tait un �tre isol�, un consommateur-citadin, vivant � l��cart de tout contexte �cologique. De tels errements m�nent � une forme de r�ductionnisme: le r�ductionnisme individualiste.

R�ductionisme �cosyst�mique

Les animaux sont pour les radicaux �cologistes - en tout premier lieu et avant tout- des animaux sauvages, c�est-�-dire une faune vivant dans la nature. Ce ne sont pas les questions de sensibilit� ou de cruaut� qui sont centrales ici mais la nature et l�environnement (Baird Callicott 1989). Incidemment, le mot environnement lui-m�me est probl�matique: cela signifie litt�ralement ce qui nous environne et par d�finition, cela ne parle pas de nous. Dans le mot environnement, la s�paration entre nous et la nature est absolue (Noske 1997).

Les radicaux �cologistes d�consid�rent ce qui ne touche pas � l�environnement ou ne contribue pas � l��cosyst�me. Ainsi, les animaux de ferme ou les animaux de compagnie n�ont pas vraiment leurs faveurs. Leurs fondamentaux sont la nature, les esp�ces et la biodiversit� (Low 2001). Seuls les animaux inscrits dans un �cosyst�me comptent � leurs yeux. Les animaux ne sont que des repr�sentants de leurs esp�ces, sont presque assimil�s avec l�esp�ce ou l�environnement dont ils font partie et l�animal en tant qu�individu est souvent m�pris�.

Les animaux non-indig�nes semblent tenir le mauvais bout: ils ne font pas partie d�esp�ces dignes d�int�r�t et ce ne sont pas des individus qui attirent une sympathie � caract�re �thique (Rolls 1969, Soul�/Lease 1995, Reads 2003). Bien souvent, ils sont consid�r�s comme de la vermine. Rats, chats, lapins, chiens, renards, chevaux, singes, cochons, ch�vres, buffles �des animaux import�s sciemment ou accidentellement par l�homme sur le continent Australien ou Am�ricain� perturbent l��cosyst�me car ils menacent la biodiversit� locale. Ces animaux sont susceptibles de d�truire l��quilibre originel. Ceux qui agissent en pr�dateurs font souvent dispara�tre des esp�ces indig�nes dont les membres ne trouvent aucune parade contre ces envahisseurs. Ces animaux herbivores rendus � l��tat sauvage peuvent totalement d�vaster les habitats dont d�pendent des esp�ces locales (Reads 2003).  Bien malheureusement, cela est souvent minimis� ou ignor� par le mouvement de protection animale.

 

Des verts de tendance radicale per�oivent ce type d�animaux comme appartenant � des esp�ces ind�sirables et pr�nent leur destruction, par des moyens souvent inhumains. Jusqu�� pr�sent, les parcs nationaux et les gardes de ces parcs avaient l�habitude de tirer sur les �brumbies� (des chevaux sauvages) d�h�licopt�re, massacrant indistinctement les individus, d�cimant des populations et destructurant des familles enti�res d�animaux. Ainsi, sur le continent nord, les buffles d�eau sont poursuivis et �cras�s par des 4X4 �quip�s de pare-chocs anti-buffles, les lapins sont, quant � eux, � dessein contamin�s par des maladies mortelles, souvent transmises par le biais de puces infect�es l�ch�es dans leurs terriers (Reads 2003). Renards, chats et chiens sauvages sont tu�s par l�ingestion d�app�ts empoisonn�s. Par des cas relat�s d�empoisonnements humains (Bell 2001) et de tr�s r�cents cas de nourriture empoisonn�e en Chine (article de septembre 2002), nous savons les souffrances horribles qu�implique une mort par empoisonnement. Cela n�est gu�re diff�rent pour les animaux. Pour les radicaux �cologistes, la souffrance des animaux sauvages et celle des animaux de ferme n�est pas d�un grand int�r�t.

Dans ce discours �cologiste radical, la sensibilit� est souvent trait�e comme un sous-produit de la vie animale, de m�me que l�individualit� : nous d�couvrons que la sensibilit� ne fait pas partie de la notion d�environnement, d��cologie ou de nature.

Quelques radicaux �cologistes tels que Aldo Leopold, Gary Snyder, Paul Shepard (cf. Leopold 1949, Shepard 1996), pr�sentent la chasse sportive comme un moyen d��tre plus proche de la nature. Peu de radicaux verts sont critiques vis-�-vis de la chasse sauf quand elle menace des esp�ces prot�g�es et c�est alors le nombre d�animaux qui compte, plus que la valeur des vies individuelles. Ils ne prennent pas non plus parti contre l�exp�rimentation animale. Mais, apr�s tout, des �cologistes et des biologistes ne conduisent-ils pas eux-m�mes ce type d�exp�riences? Les exp�rimentateurs utilisent des individus issus d�esp�ces tr�s communes ou de b�tes sp�cialement �lev�es � cet effet telles des souris et des rats: celles-ci n�appartenant plus totalement � la nature, leur bien-�tre n�est pas non plus aux yeux des chercheurs une priorit�.

Les radicaux �cologistes sont connus pour propager l�id�e que chasser fait partie de la nature humaine. Ils parlent ainsi des soci�t�s de chasseurs cueilleurs. La chasse est naturelle, disent-ils. Nous arrivons au point que, dans ces milieux radicaux, la chasse est consid�r�e comme un comportement plus naturel que celui qui consiste � avoir des animaux pour compagnons (ce qui est tr�s mal vu). Quoi qu�il en soit, l�origine des animaux de compagnie est aussi ancienne que la chasse. C�est un ph�nom�ne que nous constatons dans toutes les soci�t�s, toutes les p�riodes de l�histoire et parmi toutes les classes sociales (Serpell 1986). Ce n�est peut �tre pas d� � la nature humaine mais apparemment beaucoup de gens �prouvent une profonde attirance pour une proximit� physique v�ritable avec des individus d�autres esp�ces (L�vi-Strauss 1973, Tuan 1984).

Les verts radicaux n�ont pas beaucoup de temps � consacrer aux animaux domestiques et tendent � �tre plut�t d�sinform�s et peu concern�s � propos de ce qui se passe pour les animaux de ferme et de laboratoire. A l�occasion de divers �co-tours dans l�arri�re pays australien, j�ai �t� frapp�e de voir que rien n��tait fait pour �viter de servir de la viande industrielle aux participants � l�occasion des repas. M�me le guide le plus sensibilis� aux questions d��cologie t�moignait d�une parfaite indiff�rence quant � savoir d�o� venait la nourriture consomm�e. C�est parce qu�il n�est pas dans une logique de d�veloppement durable et qu�il pollue l�environnement que les verts radicaux d�sapprouvent l��levage intensif, non � cause de ce qui peut arriver aux individus animaux enferm�s dans ces �levages.

En r�sum�: les radicaux �cologistes tendent � confondre les animaux avec leurs esp�ces et mettre au m�me niveau les animaux et leurs esp�ces ou leurs �cosyst�mes m�ne � une autre forme de r�ductionnisme: le r�ductionnisme �co syst�mique.

La sympathie d�sincarn�e contre l�antipathie incarn�e

Les deux mouvements sont potentiellement unis dans leur lutte contre l�anthropocentrisme, id�e que l�humanit� est la mesure de toute chose. Mis � part �a, il y a peu de terrains sur lesquels les deux groupes se rencontrent, peut �tre  seulement � l�occasion de campagnes internationales comme celles contre la chasse � la baleine ou la chasse au phoque. La premi�re fois qu�un groupe tel que Greenpeace avait t�moign� quelque int�r�t pour le bien-�tre d�individus animaux a �t� quand, il y a quelques ann�es, trois baleines se sont trouv�es emprisonn�es dans les glaces au Canada.

Etrangement -car on pourrait s�attendre au contraire- c�est le mouvement animal plut�t que le mouvement vert radical qui �voque la continuit� homme-animal comme une possibilit� de consid�rer les animaux comme des individus. Par ailleurs, beaucoup de d�fenseurs des animaux sont eux-m�mes l�incarnation d�une rupture entre l�homme et l�animal. Comme il est dit pr�c�demment, c�est � peine s�il existe dans ce mouvement une critique de la mani�re dont la technologie actuelle ali�ne les humains � leur part d�animalit�. Le sujet est soulev� par les radicaux verts plut�t que par le lobby de la protection animale.

Consid�rons � nouveau le probl�me des voitures. Pour toutes les esp�ces, le mouvement du corps est le premier et le principal mouvement organique : cela implique de la puissance musculaire, de la fatigue et de la sueur. Mais, pour des hommes contemporains, le mouvement corporel est de plus en plus remplac� par la m�canisation et l�informatisation.  Les humains laissent des machines se mouvoir � leur place et, en cons�quence, ils s��loignent de plus en plus de la condition animale.  A peine quelques d�fenseurs des animaux consid�rent ceci comme probl�matique en ce qui concerne la condition humaine naturelle, c'est-�-dire notre animalit� physique. Pour eux, le probl�me ne concerne pas la continuit� animaux-humains. Mais la continuit� n�est pas uniquement une question d�humanit� des animaux mais aussi d�animalit� des humains. Il y a une existentielle et cruciale connexion entre les deux. Dans les cercles du lobby pro-animal, quoi qu�il en soit, la similitude humains/animaux reste largement un principe moral abstrait qui est rarement mis en �uvre dans la r�alit�. On pourrait peut �tre dire que cette attitude est caract�ris�e par une empathie d�sincarn�e : l�empathie est r�elle mais son fondement mat�riel est oubli�.

 Les verts qui, au contraire, appr�cient les merveilles de la nature, sont conscients de la continuit� homme-animal, et d�noncent les diverses technologies (dont les voitures) comme �tant ali�nantes et dangereuses pour la nature. Une �trange contradiction appara�t l� aussi.

Quoique dans les cercles verts il soit reconnu que les pratiques humaines modernes ont exploit� de mani�re extr�me la nature et le monde sauvage, cela ne semble pas induire beaucoup de sympathie pour les animaux exploit�s. Les victimes animales, qu�elles soient domestiqu�es ou sauvages, sont condamn�es par leur propre situation et sont consid�r�es, dans certains cas, comme une menace active envers ce qui est per�u comme la vraie nature.

Quoique les verts, contrairement � leurs homologues citadins du mouvement animal, sont susceptibles d�opter pour un mode de vie naturel et d��tre plus concern�s par un pass� humain-animal partag�, cela ne se traduit pas par une sympathie � l��gard d�animaux moins bien consid�r�s. La continuit� hommes-animaux est r�alis�e mais, � la place de l�empathie, elle est souvent accompagn�e d�un m�pris pour ces �tres qui ne m�nent pas les vies naturelles dans un �cosyst�me appropri�. Aussi d�natur�s que ces �tres puissent �tre (nos souris de laboratoire par exemple), ils sont n�anmoins encore suffisamment proches de la nature pour poss�der une aptitude naturelle � la souffrance, qu�il s�agisse de douleur, d�ennui, d�indiff�rence, d�isolement social ou �cologique ou pour ce qui est de faire face � une mort douloureuse.

Une autre contradiction apparait �galement. Dans des r�gions comme l�Am�rique du Nord et l�Australie, l�int�r�t port� aux �cosyst�mes est fort et, comme il a �t� mentionn� plus t�t, ceci s�est toujours exprim� par des mesures de d�fense  drastiques contre ce qui vient de l�ext�rieur, l�exotique et le sauvage (Aslin/Bennet 2000, Reads 2003). On peut se demander ce qui conduit � de telles attitudes. Est-ce des �tres humains �trangers (au sens �cologique) condamnant des animaux �trangers? Est-ce que de tels individus voudraient d�fendre l��radication d�eux-m�mes, membres d�un groupe d�envahisseurs exotiques blancs dont l�impact n�faste sur l��cosyst�me local est bien visible? Seraient-ils en faveur de r�duire les naissances non aborig�nes sans mentionner d�autres mesures drastiques ? Si la r�ponse est n�gative, comment de telles mesures seraient justifi�es en ce qui concerne les animaux ? Sous estimer la sensibilit� animale et le sujet de la cruaut� animale quand au m�me moment on agite les arguments de la sensibilit� humaine, provoque une discontinuit� �thique entre humains et animaux, peut �tre, il est vrai, de mani�re non intentionnelle.

Les r�cents d�veloppements de la biotechnologie animale vont �tre un test pour nos deux mouvements. Des protecteurs des animaux affirment que le g�nie g�n�tique peut cr�er des esp�ces animales adapt�es aux conditions de vie des �levages (Rollin, 1995). D�autres, parmi lesquels des v�t�rinaires, jouent avec les possibilit�s de cloner et de fabriquer des animaux de compagnie sur mesure (Quain, 2002). Pour les verts, la question du g�nie g�n�tique met en lumi�re les profonds dilemmes li�s � l�int�grit� des esp�ces (Birke/Michael 1998).

Comment va r�agir le mouvement pro-animal? Le mouvement vert va-t-il soulever ce probl�me? Admettons, le mouvement vert s�int�resse aux esp�ces mais seulement aux esp�ces sauvages ; ainsi, les verts radicaux peuvent-t-ils �tre inquiets de ce qui va arriver si des populations transg�niques se m�langent � des populations sauvages. Comment cela va-t-il affecter les esp�ces? La plupart des manipulations g�n�tiques sont faites sur des esp�ces d�j� domestiqu�es qui n�int�ressent pas le discours de ce mouvement radical. R�cemment, on a parl� de faire rena�tre des esp�ces sauvages �teintes telles le tigre de Tasmanie (Thylacine) au moyen de manipulations g�n�tiques : voil� ce qui les concerne plus�

Un terrain commun?

Qui sommes-nous pour naviguer entre une �thique individualis�e et un r�ductionnisme �co syst�mique?

Le lobby animal s�accorde sur la nature sensible des individus humains: cela nous interroge sur l�espace occup� par l�animal dans la soci�t� et l��thique. Ce mouvement pourrait peut-�tre combler le foss� qui le s�pare de l��cologie radicale en d�passant l�int�r�t exclusif qu�il porte � la sensibilit�. Cela pourrait �tendre l��thique de la compassion du lobby animal de telle mani�re � ce qu�elle inclut �galement les �tres non dot�s de conscience, voire inorganiques. Plus que tout, il y aura toujours des conflits d�int�r�ts entre les animaux eux-m�mes, entre les animaux et les plantes, les individus et les esp�ces et ce qui est organique vis-�-vis de ce qui est inorganique...

Si la compassion d�une soci�t� signifie �tendre l��thique autant que cela nous est possible, l��cologie radicale ne serait alors pas compatissante. Il s�agirait de se conformer et d�ob�ir au rythme de la nature et � ses limitations (Linvingston 1994). Cela parle d�une nature qui inclue la mortalit�, la relation proie-pr�dateur, la primaut� de certaines esp�ces, l�imperfection des corps ainsi que notre propre finitude. Ainsi, au lieu de demander comment les animaux sont une part de notre �thique, les �cologistes radicaux demandent comment animaux et humains sont une part de la nature.

Consid�rons la po�sie de Val Plumwood �Etre une proie�. En 1985, cette �co-philosophe v�g�tarienne surv�cut de justesse � une attaque de crocodile dans le parc national Kakadu, au nord du territoire australien, et se vit alors confront�e � sa propre qualit� de proie. Cela la fit r�aliser qu�elle avait un corps mais qu��galement, comme les animaux, elle �tait un corps, une proie potientielle, un morceau de viande que pourrait d�vorer tout autre animal. L�exp�rience l�obligea � repenser le dualisme �thique/�cologie. Il est bon de s�int�resser � de grands pr�dateurs comme les crocodiles, les ours, les requins �ceux qui peuvent �ter la vie aux humains- dit Plumwood, car ces animaux sont un test pour nous (comme pour les membres de nos deux mouvements...). Sommes-nous pr�par�s � co-exister avec le monde libre, sauvage et potentiellement mortellement dangereux de la terre sans le transformer en une autre chose qui �liminerait toute friction, challenge ou cons�quence? Les populations de pr�dateurs testent notre reconnaissance de l�existence humaine dans des termes communs et �cologiques, nous voyant nous-m�mes comme un maillon de la cha�ne alimentaire, proie et pr�dateur � la fois (Plumwood, 1999).

Les deux points de vue �liens entre la nature et l��thique sociale- semblent incompatibles. C�est un vrai dilemne. Mary Midgley et Baird Callicott (Hargrove 1992) se sont essay�s � le r�soudre en d�clarant que les animaux sauvages m�ritent notre protection comme �tant une part de l��cosyst�me et que les animaux domestiques �galement, puisqu�ils font partie de la communaut� m�l�e humain/animal et que nous avons des obligations �thiques envers tous les individus de cette communaut�. Le probl�me est que cet arrangement ne pourrait concerner tous les animaux. Certains animaux n�appartiennent pas � ce groupe (l��cosyst�me d�origine) ni au second (la communaut� domestiqu�e). La raison souvent donn�e pour les pers�cuter et �radiquer ce type d�animal sauvage et non-indig�ne est pr�cis�ment qu�ils ne donnent pas l�impression d�appartenir � une communaut� particuli�re. Les parasites ne sont ni int�ressants comme esp�ces ou comme individus et en cela ils sont d�cr�t�s hors la loi�

Quoi qu�il en soit, nous tous, humains comme animaux, nous avons notre place dans la nature et dans la soci�t� (du moins dans une nation aux r�gles humaines). Chacun d�entre nous est un individu sensible, membre d�une esp�ce et individu ayant sa place dans le monde. Nature et soci�t� sont, de ce fait, intimement m�l�s.

Le lobby animal a besoin de r�aliser l�importance du monde sauvage, la relative particularit� des non-humains et ce que Livingston appelait l�� ant�riorit� � des esp�ces. Cela nous prot�ge d�une colonisation �thique et d�une humanisation de la nature. Le mouvement radical �cologiste aura toujours besoin, quant � lui, de s�impliquer dans des questions comme la raison, la cruaut� et la souffrance, de la mani�re dont ils les con�oivent et la fa�on dont ils traitent les individus animaux, incluant ceux qui semblent nuisibles � la nature. Souvenons-nous que beaucoup d�esp�ces sauvages non-indig�nes n�ont pas choisi leur cadre de vie : ce sont les humains qui les y ont plac�s.

Pour vraiment rendre justice � la continuit� animaux-humains, nous devons nous demander ce que cela a � voir avec la nature mais �galement de quelle mani�re nous faisons partie de cette nature. Selon Plumwood (1999), nous ne pouvons d�une mani�re n�o-cart�sienne diviser le monde en deux domaines s�par�s: un royaume humain et �thique d�une part, et un monde animal et �cologique, d�autre part. Tout �tre et toute chose existent � travers les deux. Toute nourriture est une �me, dit Plumwood et, d�une mani�re ultime, toutes les �mes sont une nourriture.

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[1] Hunting would indeed be natural if human hunters would kill their prey with their teeth or nails but they happen to use artefacts such as high tech hunting or fishing equipment which makes hunting �cultural� rather than natural.

[2] Incidentally, the two movements have so far not been all that interested in each other�s literature. While working in a North American faculty of environmental studies I found that my colleagues were generally unfamiliar with animal ethics and animal rights literature other than perhaps Peter Singer�s (whose work they had heard of, not read). A journal such as Society & Animals is unknown among deep greens and wildlife enthusiasts. On the other hand, many of the animal ethicists and rightists I met on book tours and at conferences in the US, Canada, Australia and New Zealand remain unfamiliar with literature of the deep ecology kind.

Animal Liberation Philosophy and Policy Journal, Volume 2, No. 1, 2004. � Barbara Noske
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